Dimanche soir, 6h30 PM. Ma femme, l’air déconfit, m’annonce que YvLaf vient de lui envoyer une note déconcertante à 6h18 PM relayée par les médias sociaux expliquant que « Notre Frère-Ami, Patrice Michel Derenoncourt, a été assassiné par ses kidnappeurs et mis en terre ! » N’osant pas croire à cette abomination, je perdis l’équilibre. Peu après, je me rendis à la fenêtre la plus près et tentai de respirer parce que l’air de ma chambre s’était raréfié.

Ceux qui aimaient « Notre Patrice » ne pouvaient et n’osaient accepter son enlèvement parce que leurs jours étaient marqués par son absence mais… la constante brutale était qu’on n’avait aucune information pertinente sur la vie ou la mort du fils d’Apollos. Pourtant, il y eut des variables clés qui nous permettaient de croire de son retour à la maison… promis contre rançon mais au fonds de moi, je sentis le vide du départ pour l’Orient éternel d’un « Zokòt » qui ne trompe pas. Toute la soirée, je fus interpellé par le son discontinu de mon téléphone affichant les noms de mes amis communs avec Patrice ainsi que celui d’un des membres de sa famille. Il était 9h30 PM quand je retournai ses appels à Didier, son cousin. Ce dernier, décontenancé et s’insurgeant contre cette « information degrenngòch », s’accrocha au fait que je fus un maire élu de Port-au-Prince et « aurais pu » disposer d’une information y relative. Ne sachant quoi lui dire : « je lui promis, entre colère et tristesse de m’activer en appelant YvLaf se trouvant à New York (USA) pour vérifier l’information».

Quand YvLaf me confirma l’authenticité de son cri d’amour pour Pat, que j’ai toujours apprécié comme son frère jumeau, j’ai pleuré sur mon ami-frère disparu, sur moi, sur mes rêves d’un autre Haïti possible et réalisai pourquoi nous sommes devenus, aujourd’hui, un pays hors service. Je me surprends à reprendre la réflexion de José Marti : « Nous ne pouvons plus désormais être ce peuple de feuilles, qui vit dans les nuages, la cime chargée de fleurs, craquant ou bruissant selon qu’il est caressé par les fantaisies de la lumière, ou qu’il est fouetté et saccagé par les tempêtes ; les arbres doivent former les rangs, pour barrer la route au géant des sept lieux ! C’est l’heure de l’appel, et de la marche à l’unisson, et il nous faut avancer en formation serrée, comme les filons d’argent au cœur des Andes ».

Mais, en fait, pourquoi m’était venu « ce clin d’œil à notre histoire de ce révolutionnaire cubain qui a marqué son temps ? Simone Weil disait « qu’’il restera de toi ce que tu as donné. Au lieu de le garder dans des coffres rouillés. Il restera de toi ce que tu as offert. Entre les bras ouverts un matin au soleil. Il restera de toi ce que tu as perdu ». Je complète pour me répondre en me rappelant de la dernière discussion téléphonique, entre Patrice et moi. Elle traitait de ce qui peut fournir les matériaux d’une refondation de notre pays. Tout y passait. Son analyse de la criminalité en Haïti et sa pensée autonome et critique de l’urgence d’une constitution à la mesure de notre soif d’un pays à vivre, l’application de la loi et l’urgence de l’engagement des universités, des citoyens etc… souffraient de son parti pris d’un amour viscéral pour ce bassin de vie sombrant dans la mort. Je le fis remarquer à mon professeur, certes, avec beaucoup de respect. Il prit sur lui de recontextualiser son travail réflexif dans une approche plus lisible pour être sûr que sa démarche d’information et d’éducation m’avait atteint. Je fus très heureux de cette conversation à bâton rompu laquelle me fit dire : « peyi a gen moun toujou ! ». Celui qui a digéré l’humanisme nietzschéen sous sa forme héroïque par l’acceptation de l’absurdité d’Haïti et esthétique par la réponse qu’il entend lui opposer. C’était là ta force, c’était là ta faiblesse, Pat.

Ce Surhomme (Nietzsche) fut reconnu kidnappé, le 16 octobre 2021, dans le quartier de Bas Peu de Chose sous le regard indifférent d’une population blasée par le malheur et la peur générée par les crimes de ses bourreaux. Je remercie cette patrouille de la Police Nationale d’Haïti qui engagea le combat pour libérer un séquestré ainsi que ce jeune policier du BLTS, Pierre Richard Etienne, qui laissa sa vie pour dire non au crime institutionnalisé dont le kidnapping est l’une des formes les plus visibles. Je me mets à rêver en pensant que si les policiers savaient que c’était l’éminent professeur Patrice Michel Derenoncourt, ils auraient affronté plus vaillamment les bandits pour éviter cette perte au pays. Je me repris rapidement pour me dire que tous les citoyens quelque soient leurs titres et notoriétés ont droit à la protection de l’Etat.

Depuis ce crime crapuleux, cette attaque brutal dans une rue de Port-au-Prince contre l’une des rares lumières d’Haïti et qui déstabilisa « le monde de Patrice », je me suis fait à l’idée que personne n’est à l’abri. En effet, avec Erno Renoncourt, je remarque que nous sommes en face d’un nouveau business qui déploie sa stratégie à travers une structure bien huilée et contrôlée par une économie de passe-droits qui veut à tout prix garder le Monopole des Affaires, des Franchises, de l’Impunité et de l’Argent Sale (MAFIAS). Le constat de Patrice Michel Derenoncourt : « Haïti est devenue un bastion de transit du commerce international des armes à feu (international gun market)».

L’histoire retiendra que les bandits aux cols blancs et leurs bras armés ont voulu tuer cette « mémoire vive qui s’est construite sur plus de trente ans » de sorte qu’elle leur laisse le champ libre pour persécuter la population. Mais Patrice est un rebelle et je suis sûr qu’il continuera à les hanter dans leurs cauchemars.

Pourquoi, j’en suis aussi convaincu, me direz-vous ?
-Parce qu’en voulant nous torturer en nous sevrant du corps de « notre cher disparu », il a été enclenché le mécanisme de l’éternel souvenir et du deuil éternel fortement ancré dans le point focal de notre culture, le VOUDO. L’appellation VOUDO a été dénaturée par « ceux » qui écrivaient « notre histoire ». Parce qu’il faut faire des savoirs ancestraux ou de la connaissance une arme de combat, j’ai pris le temps, ce lundi 1er novembre 2021, d’écouter les réactions des étudiants et des amis et proches de Patrice, de relire et de r-entendre ses interviews, de visionner ses prestations à la télé, particulièrement, celles réalisées avec Dangelo Neard, le 13 décembre 2019 dans « Des livres et vous » et celles, avec Samy Janvier dans L’Invité du midi « , le 31 Mai 2021.
-Parce que ce militant des droits et de la connaissance qui n’a jamais voulu servir de modèle est devenu, par son assassinat, celui sur lequel Haïti peut capitaliser parce que cette attaque contre notre avenir peut être le fameux effet papillon attendu : « un battement d’ailes à Rio pourrait être la cause d’une tornade au Texas » !;
-Parce que ce fou des livres (Nietzsche, Lorimer Denis/ François Duvalier, Mackenzy Orcel, Louis Aragon, St Exupery, FrankEtienne…), ce professeur d’université, ce mathématicien, cet ingénieur civil, ce criminologue, cet avocat spécialiste en droit constitutionnel (comme Me Dorval, lâchement assassiné comme lui), ce membre du Barreau de Port-au-Prince, cet ingénieur politique, ce directeur de l’Institut des Politiques Publiques (IPP) et ce « voudoïsant » dont la noblesse de l’obstination a enjambé avec minutie et allégrement nos plus de deux tiers de siècle d’exclusion de son auguste approche de l’histoire et de sa vision du crime rejoigna celle de l’Université de Wisconsin-Madison (https://www.housing.wisc.edu/2017/10/the-crime-equation-and-theft/). Cette démarche explique par un modèle mathématique le crime : « Pour un crime donné, il faut toujours trois éléments : des délinquants (association de malfaiteurs), une ou des victimes et une opportunité » ;
-Parce qu’être professeur conscient et engagé en Haïti c’est être ce révolutionnaire qui vous aide à situer les contextes, donner du sens, aider à comprendre les orientations prises et qui vous cite David Icke pour vous expliquer que : « Sans un esprit libre, vous n’entrerez jamais dans les zones à risque où il faut pénétrer afin de voir à l’œuvre les forces qui contrôlent cette planète. Lorsque vous serez confrontés à des renseignements qui réduiront à néant vos croyances et convictions vous vous mettrez à retoucher l’information dérangeante et vous refuserez de vous engager sur la voie qu’elle vous indique ».

Converser avec Patrice, c’est comprendre que la parole est une clé essentielle, car elle est liée à notre pouvoir créateur. C’est une clé pour s’éveiller et récupérer notre pouvoir créateur. C’est aussi reprendre dans Jean I. 14 le « : Et Verbum Caro Factum Est (Si c’est là que me conduisent les évidences, c’est là que j’irai à chaque fois) ». En effet, dans une interview à une agence de presse en ligne, Kapzy News (1er octobre 2021), il énumérait ainsi les 3 moyens de résolution de la crise haïtienne :
«1- La crise ne peut être résolue que par des gens qualifiés, spécialisés dans les disciplines clés; tant au niveau théorique que pratique.
2- Les personnes ressources en plus d’être compétentes doivent être concernées, honnêtes et surtout faire preuve d’abnégation et de patriotisme.
3- Il faut matérialiser les instruments économiques, sociaux et politiques sans compromis pour combattre toutes les formes de dérives quel qu’elles soient, sans exclusive ».

Cher Patrice, tu faisais peur aux tenants du statu quo en constatant dans notre pays ce déni de l’homme et ce déni de la chose publique et appelant à tout changer pour une victoire définitive de la vie. Donc, tu es mort pour les yeux d’Elsa (Haïti). Ceux qui t’ont connu retiendront que tu as vécu avec l’excitation de ceux qui ont traversé des moments intenses, historiques, des moments qui marqueront leur vie mais aussi celle de la mère, réticente comme beaucoup d’autres à ce que son fils se mêle de cette révolte violente accompagnée de cette révolution du savoir devant finir par accoucher d’un pays à vivre. Je te rejoins en faisant mienne cette citation : «Quand on aura réussi l’inimaginable, rien ne pourra nous arrêter».

Mon frère-ami, merci ! Merci d’avoir été/d’être et du coup, d’avoir fait/de faire de notre monde une parcelle unique de ta vie. Souviens-toi que l’histoire ne dit jamais vraiment « au revoir ». L’histoire dit « à plus tard ». Dans le cadre de cette « certitude ». je sais que tu aurais apprécié cette invitation à continuer la lutte car « une société ne peut pas espérer développer des citoyens pleins de vie, si elle ne change pas fondamentalement de base de la vie et ses mouvements ».

Avec toi, je rappelle qu’Il est temps de prendre soin d’Haïti en comprenant que nous n’avons nulle part où déménager !

Muscadin Jean-Yves Jason
Fondasyon Alo 2054

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